09.06.2017

"Reconnaître et valoriser le patrimoine moral des quartiers pour les habitants"

Réalisatrice et documentariste, Dominique Cabrera présidera le jury de Hlm sur cour(t) 2017. Elle revient à cette occasion sur ses souvenirs de jeunesse en Hlm et sa démarche caméra à la main au sein de plusieurs quartiers de la banlieue française.
"Reconnaître et valoriser le patrimoine moral des quartiers pour les habitants"

Quelles sont les raisons qui vous ont poussées à devenir présidente du jury de Hlm sur cour(t) 2017 ?

J’ai été touchée que l’on me propose d’être présidente du jury car je viens de là, des quartiers populaires. Cela m'intéresse de voir ce que de jeunes réalisateurs peuvent proposer sur le thème du patrimoine Hlm et de ses habitants.

Le terme de patrimoine est à prendre au sens propre. Les quartiers et les habitations sont un patrimoine pour leurs habitants. Même si ce n’est pas un patrimoine inscrit sur un titre de propriété, c’est le patrimoine moral et social de ceux qui ont vécu là. Un patrimoine invisible qu’il est très important de reconnaître et de valoriser.

Quels sont selon vous les enjeux que les réalisateurs doivent prendre en compte dans le cadre de la réalisation d’un court-métrage de fiction ?

Je leur dirais de ne pas s'occuper du regard des autres, de travailler sur ce qu'ils connaissent et qui leur importe vraiment, de suivre leurs émotions, leurs questionnements intimes. Recommencer, ne pas craindre l'échec qui est au cœur de la création. S'aguérrir à le supporter. Faire et refaire.

Vous avez grandi en Hlm au sein de plusieurs villes françaises. Quelle image gardez-vous des quartiers que vous avez connus ?

Je devais avoir quatre, cinq ans lorsque nous sommes arrivés d’Algérie avec mes parents à Vernon (27). C'était la première fois que je vivais dans un immeuble, je me souviens de ma sidération d'enfant d'habiter en hauteur pour la première fois. Il y avait un merveilleux terrain vague devant l'immeuble plein d'arbres, d'herbes folles, d'insectes où nous jouions pendant des heures. Je me souviens aussi comme d'une ombre autour du nom du quartier. Habiter aux Eglantier ce n'était pas « bien ».

Puis nous avons déménagé à la ZUP Argentine au dessus de Beauvais. C'était un quartier paisible et amical, là aussi il y avait une réaction particulière quand je disais au lycée par exemple que j'habitais à la « ZUP ». Moi j'aimais vivre là, regarder le soleil se lever et se coucher dans le grand ciel, la lumière des lampadaires s'allumer quand la nuit tombait, les petites silhouettes des habitants sur les chemins.

Ensuite, nous sommes partis à Orléans (45) à la Source, encore un quartier populaire, à cette époque très mélangé et vivant, il y avait des immigrés, des foyers modestes, des enseignants des étudiants, des chercheurs. Je me sentais à l'aise dans la vie sociale intense du quartier, c'était le début de l'engagement politique et aussi la réalisation d'un premier film pour le Planning familial.

À travers plusieurs documentaires, vous avez posé votre caméra en banlieue, afin de suivre la vie de ses habitants. Que souhaitiez-vous partager avec les spectateurs ?

En 1981 à Colombes (92), rue des Canibouts avec J’ai droit à la parole, le PACT1 m'avait demandé de documenter la participation novatrice des habitants à la conception et au suivi de chantier de la rénovation des espaces extérieurs de la cité. J'avais adoré retrouver et filmer la franchise, l'humour et la vitalité populaire.

Lorsque j’ai réalisé Chronique d’une banlieue ordinaire en 1992, j'ai filmé le retour des habitants des tours murées du Val Fourré à Mantes-la-Jolie (78) dans leurs appartements avant la démolition. C'était comme une réhabilitation sentimentale et politique de la valeur « patrimoniale » des souvenirs, des sentiments intimes vécus là et généralement passés sous silence.

Deux ans plus tard, j’ai réalisé Une Poste à la Courneuve. Je voulais saisir comment les fonctionnaires faisaient face à la pauvreté et à la précarité des usagers du bureau de poste dans une période de désengagement de l'Etat. Question intime et politique mais aussi occasion magnifique de croquis pleins de vie des uns et des autres.

Votre dernier film, Corniche Kennedy, adapté d'un roman de Maylis de Kérangal qui suit une bande de jeunes des quartiers populaires de Marseille, fait intervenir des acteurs amateurs. En quoi était-il important d'inscrire ces personnages du réel dans le cadre de votre film ?

J'avais demandé à des jeunes plongeurs des quartiers populaires de m'aider à écrire les dialogues et à améliorer de leur riche expérience les situations du film. Au fil des échanges, il est devenu évident pour eux et pour moi qu'ils devaient aller plus loin. Je les trouvais magnifiques et j'ai été heureuse de graver pour toujours leur beauté, leur vibration et leurs plongeons dans ce film.

Lire le portrait de Dominique Cabrera : Dominique Cabrera : présidente du jury de Hlm sur cour(t) 2017 !

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: Réseau associatif au service de l'habitat en France

Crédits photos : DR, Jacques Gayard