05.06.2018

Conférence « Habitat : l’innovation et l’expérience »

Interview de François Rochon, administrateur du Laboratoire français pour la politique de l’habitat et organisateur de la conférence en partenariat avec l’Union sociale pour l’habitat.
François Rochon - DR USH

1/ L’innovation et l’expérience à travers de nouveaux outils et de nouveaux récits, telle est en quelques mots la promesse du rendez-vous que vous proposez. Pouvez-vous nous préciser en quoi ce rapprochement est-il central et pourquoi un renouveau dans l’approche est-il nécessaire ?

Nous vivons actuellement dans une période où les progrès techniques sont spectaculaires et même déroutants, mais où la vie sociale, à l’échelle nationale, se crispe dans un fonctionnement de plus en plus heurté. Bien sûr, intuitivement, tout le monde sent que le big data, par exemple, peut avoir une déclinaison utile dans tous les domaines, y compris l’habitat, et que la domotique doit se déployer au plus vite pour nous aider à surmonter le dérèglement climatique… mais dans la perspective de quel avenir choisi, pour aller vers où ? Concrètement, pour reprendre la devise de l’Union sociale pour l’habitat : ça veut dire quoi « bien vivre ensemble » ? Parvient-on à bien saisir ce qui se joue dans cette question, pourtant centrale ? Je ne crois pas. On peut répondre que finalement, la société y répond implicitement, que ça se fait tout seul… Mais regardons le résultat : d’une manière ou d’une autre, tout le monde est plus ou moins en colère en ce moment.

Il y a donc bien un hiatus entre l’innovation, ce qui est positivement nouveau et qui peut créer des dynamiques entrainantes, et l’expérience collective que nous vivons, à plusieurs égards, franchement déprimante. Si l’on se rappelle que nous sommes dans l’un des pays les plus riches au monde, on voit vite qu’il y a un gros problème de logique dans tout ça ! Il nous faut donc reprendre le raisonnement, depuis le début. Cette opération intellectuelle demande de la méthode, une grande technicité, c’est pourquoi je pense qu’il n’est pas inutile de se tourner vers les professionnels du maniement des concepts et de l’analyse scientifique des données que sont les chercheurs à l’université, sachant, en plus, que ce ne sont pas les chercheurs qui sont aux premières loges du débat public actuellement.

Avec cette initiative, on cherche moins le renouveau en soi, qu’une occasion de travailler à côté du cadre officiel, des instances, mais toujours avec les acteurs, parce que c’est quand on se sent libre qu’on est le plus imaginatif. Par contre, il est vrai que par un tel cheminement, on écrit une autre histoire, et c’est en cela qu’on entre dans le champ du récit, une notion très intéressante.

 

2/ Vous vous intéressez depuis plusieurs années aux politiques de l’habitat et à travers ce sujet aux conditions de l’innovation pour ses acteurs. En quoi cela représente-t-il un enjeu pour le secteur du logement social ?

Le secteur du logement social a plusieurs atouts très forts. Avant tout, c’est un secteur. Il est organisé, sur la base d’une longue histoire lui donnant tous les leviers de l’économie sociale. Les organismes Hlm disposent de tous les statuts d’entreprises possibles, ils sont présents dans tous les territoires, y compris en Outre-Mer. C’est un secteur économique puissant dont le financement est adossé à l’épargne populaire, qui fonctionne bien, et qui a du sens. Et par-dessus tout, c’est un patrimoine qui tient un rôle stratégique de premier ordre dans le fonctionnement du système de l’habitat, puisqu’avec seulement 17% du parc, il loge 50% de notre population à un moment de sa vie.

Mais nous vivons une période globalement très complexe, où l’on se rend compte que les très grandes organisations collectives que notre société a réussi à bâtir, qui ont permis la progression de nos conditions de vies, doivent aujourd’hui répondre aux nouvelles attentes sociales liées à l’individualisation et aux modes de vies. Il me semble que l’enjeu de l’innovation pour le logement social serait donc probablement le même que pour toutes les grandes organisations, mais avec la difficulté particulière de se confronter directement à ce que « social » veut dire aujourd’hui.

 

3/ Vous présentez cette conférence comme un parcours. Quelle expérience souhaitez-vous proposer aux invités ?

Oui, il s’agit bien de composer un cheminement, de travailler sur le moment même de la réflexion. Avec ce projet, l’objectif n’est pas de restituer une expertise ou des résultats de recherche dans un cadre professionnel, mais de mettre en avant ce qu’est penser l’habitat. Tous les acteurs du secteur, à leur façon, pensent l’habitat en permanence. Nos esprits sont au travail plus ou moins consciemment et c’est une activité passionnante. La conférence propose une mise en scène de cette activité, elle donne à voir et entendre cette activité. Pour faire un parallèle, je dirais que l’état d’esprit est un peu celui des grands amateurs de musique qui vont au concert écouter une œuvre qu’ils connaissent très bien. L’enjeu n’est plus de découvrir une partition, mais de saisir une interprétation possible, pour la faire dialoguer avec sa propre interprétation intérieure.

C’est pourquoi le dispositif est inspiré du spectacle vivant, d’un théâtre un peu expérimental, où la relation entre les comédiens - en l’occurrence des chercheurs - et le public est questionnée par le projet (sans mettre personne mal à l’aise, je vous rassure tout de suite). Cette relation comme questionnement qui s’alimente, se reprend, se contredit même, constitue une expérience en ce sens qu’elle déborde de la simple expérimentation dans un cadre très délimité, en laboratoire. C’est bien la matière même de notre rôle professionnel qui est en jeu, il n’y a rien de fictif. En organisant une conférence dans la salle du comité exécutif de l’Union sociale pour l’habitat, dans le cadre d’une programmation nationale qui a une coloration culturelle, on vivra quasiment un happening.

 

4/ Vous avez invité quatre chercheurs pour animer ce parcours. Pouvez-vous nous en dire plus sur votre sélection ?

D’abord, ce sont quatre chercheurs dont je connais bien le travail depuis plusieurs années, et avec lesquels j’avais eu des discussions sur leur perception critique de leur positionnement de chercheur. Pour ce projet, je ne recherchais pas seulement des spécialistes, au sens académique du terme, mais aussi des personnalités qui maitrisent les codes universitaires au point de savoir aussi les décoder, pour oser entrer avec assurance dans le champ des convictions, des enjeux, sans risquer de s’y perdre ou de partir dans des propos sur des micro-sujets. Je cherchais des gens qui seraient capables de tenir leur cap entre le fatalisme analytique et la revendication engagée. C’était essentiel pour travailler en actes la notion d’expérience. Vous parlez de sélection, je dirais plutôt qu’il y a un peu quelque chose de l’ordre du casting !

Mais il y a aussi une logique d’ensemble, car je cherchais des approches contrastées, qui donnent une vision très large, presque périlleuse, tout en restant très tenue par l’exigence propre au chercheur, acceptant de prendre place dans un cadre universitaire. Nous commencerons par une géographe, qui a travaillé sur la limite entre expertise et action, une ambiguïté qui fait tout l’intérêt de la géographie quand on s’intéresse à l’habitat. Puis un urbaniste et une sociologue, tous les deux consultants et développant leurs recherches à travers des questions de méthodes extrêmement poussées, car elles remettent en jeu le rôle des acteurs et des habitants, de façon assez puissante, je n’en dis pas plus. Et enfin, une photographe, théoricienne le l’art, ce qui nous permettra de considérer l’art au même titre que les autres disciplines. La dimension performance est assez présente, en ce sens qu’on tente d’aller jusqu’au bout des sujets.

 

5/ Cette conférence s’inscrit au sein de la Semaine nationale des Hlm, dédiée cette année au thème « Les Hlm, terre d’innovations ». Mettez-vous une ambition particulière derrière ces deux événements ?

Oui. La Semaine nationale des Hlm met en avant, dans un même concept, le fait que les Hlm sont un patrimoine commun de la nation, qui intéresse de ce fait tout le monde, et que les Hlm méritent d’être fêtés, renvoyant au sens culturel du mot patrimoine. Je trouve que cela a du sens, et que c’est une démarche très contemporaine, très avancée dans notre rapport au cadre de vie et dans le regard que la société porte sur elle-même. Cette initiative entre d’ailleurs en résonnance avec l’idée d’une approche culturelle de l’habitat, qui fait partie des axes de travail du Laboratoire français pour la politique de l’habitat. Cet enjeu de reconnaissance nous grandit, je trouve.

Cette année, les Hlm sont vus comme une terre d’innovations. En quelque sorte, les Hlm nous disent qu’ils renouent avec leur rôle historique, qu’ils sont de retour, c’est une bonne nouvelle et une belle image. Je trouve ce titre particulièrement inspirant, d’abord parce qu’il choisit de mettre de côté le mot territoire, qui suppose une frontière et une appropriation, pour le mot générique, sensible et presque pionnier, de terre, une terre fertile, qui inspire. Avec cette proposition, on semble définitivement sorti de la modernité technique pour entrer dans l’ère écologique. L’innovation vient après, comme un résultat, elle ne sert pas à résoudre les vieux problèmes, déjà obsolètes en tant que problèmes, c’est une envie, qui donne confiance. Donc plein de bonnes raisons de proposer des initiatives.