19.06.2018

Conférence « Habitat : l’innovation et l’expérience » : Interview de Sylvaine Le Garrec, sociologue et chercheure

Interview de Sylvaine Le Garrec, sociologue, spécialiste des copropriétés, et chercheure associée au laboratoire de l’Ecole d’urbanisme de Paris

1/ Innovation et expérience dans l’habitat, quelle est votre vision et approche du sujet ?

Pour moi, en tant que sociologue, innover dans l’habitat, c’est aussi innover dans la manière dont on fait de la recherche sur l’habitat. Et dans ce registre, le lien entre innovation et expérience prend tout son sens. Mon parcours m’a montré que pour que la recherche contribue véritablement à l’innovation – c’est-à-dire plus largement à l’action – il ne suffit pas de restituer des résultats. Il faut que les acteurs de terrain et les habitants soient associés à la production des analyses. Il faut qu’ils fassent l’expérience de l’ensemble du processus de recherche. Innover, c’est aussi mieux faire dialoguer recherche et action en s’autorisant à expérimenter, à faire des « expériences » dont on ne garantit pas le succès, à produire de la connaissance chemin faisant, à inventer des actions en fonction des besoins du terrain plutôt que de chercher à définir ex-vivo des solutions toutes faites.

 

2/ En tant que consultante, vous pratiquez une recherche-action, sur le terrain avec les acteurs de l'habitat et les habitants, en développant des méthodes innovantes. La plus étonnante est certainement votre pratique d'un théâtre expérimental dans les quartiers de la rénovation urbaine. En quoi consiste cette démarche ?

Le théâtre-forum est une technique de théâtre participative. Les comédiens jouent les problèmes tels qu’ils sont vécus par les habitants à travers des scénettes qui se terminent toujours mal. Face à ces issues catastrophiques, les habitants sont invités à proposer des solutions pour améliorer le dénouement et à venir expérimenter ces propositions sur scène. Avec la Compagnie NAJE, l’Association des Responsables de Copropriété (ARC), la Fondation Abbé Pierre et différentes collectivités locales, nous avons expérimenté cette technique dans les copropriétés en difficulté. Dans ces immeubles, la dégradation du bâti et les difficultés financières pèsent tout particulièrement sur les relations sociales. Le théâtre-forum permet aux habitants de mieux déchiffrer les situations qu’ils vivent et d’imaginer collectivement des solutions concrètes qui sont à leur portée. Ils sont encouragés à retrouver leurs propres marges de manœuvre et à se ressaisir des pistes d’amélioration qu’ils peuvent eux-mêmes mettre en œuvre. L’autre apport essentiel du théâtre forum, c’est de montrer qu’il est possible d’instaurer un nouveau type de relation entre les habitants et les acteurs de l’intervention publique. Le théâtre-forum brouille les cadres habituels de prise de parole dans lesquels institutionnels et copropriétaires se rencontrent – ou plutôt se côtoient ou se confrontent. Il invite les institutionnels à faire l’expérience de l’écoute. Et pour une fois, ce n’est pas à eux qu’il revient de formuler des solutions.

 

3/ En quoi le sociologue de l'habitat permet-il d'y voir plus clair dans les difficultés rencontrées par les copropriétés ?

Une copropriété fragile ou en difficulté, ce n’est pas seulement un immeuble dégradé, c’est aussi une organisation sociale déstabilisée et un système de gouvernance mis en péril par des difficultés de gestion : charges trop élevées, impayés, carences d’entretien et dégradation du cadre de vie… Les fragilités de la copropriété pèsent sur les relations sociales au sein de l’immeuble et entre les acteurs de la copropriété. Elles attisent les tensions, favorisent le repli et exacerbent les différences entre les habitants. Ces conflits sont d’autant plus complexes, que dans ces copropriétés – à l’inverse du logement social –  on peut rarement désigner un coupable. La responsabilité de la situation est plurielle. Recréer de la cohésion sociale autour d’un projet commun est indispensable pour amorcer un processus de requalification pérenne, mais l’intervention publique reste souvent démunie pour répondre à ce besoin, d’autant qu’elle peut contribuer elle aussi aux dynamiques de conflits.

Dans ce contexte, l’approche du sociologue permet de décoder les processus à l’œuvre, d’objectiver les situations, d’éclairer les positionnements et les logiques d’action de chacun et de mieux les faire dialoguer. Le sociologue aide à déconstruire les idées préconçues et à déplacer les regards. Mais pour y parvenir, émettre un avis d’expert extérieur ne suffit pas. Il est plus intéressant d’être impliqué sur le terrain aux côtés des intervenants et des habitants et de concevoir des outils qui permettent de co-produire avec eux des analyses qu’ils peuvent directement réinvestir dans leurs actions.

 

4/ Que raconte pour vous cette photo ?

Auteur de la photo : Sylvaine Le Garrec

A travers le mot « habitat », on associe un lieu de l’intime où se dessinent des parcours de vie, où se construisent des familles, des enfances, des identités. A travers le mot « habitat », on pense aussi à une échelle plus vaste à l’action publique et politique sur le logement. Cette photo d’un bâtiment de la copropriété des Bosquets raconte que la rencontre entre ces deux dimensions peut être brutale.